Retrouver Chloé Olivères dans La vie invisible de Lorraine de Sagazan, après l’avoir laissée dans son seule-en-scène Quand je serai grande je serai Patrick Swayze, relève de ce que l’on pourrait appeler un grand écart. Un changement de registre radical, presque déroutant, tant les deux propositions semblent évoluer sur des territoires opposés. Cela nous montre, si besoin était, à quel point le travail de comédienne peut être riche de propositions différentes et qui pourtant, sont jouées avec beaucoup de justesse.

La vie invisible raconte celle de Thierry. Ou plutôt, celle dont il se souvient — ou dont il croit se souvenir — du temps où il était voyant. Autour de lui, Chloé Olivères et Romain Cottard rejouent ces fragments de mémoire, ces scènes recomposées, incertaines. Très vite, le spectacle installe un doute fondamental : assistons-nous aux souvenirs de Thierry, ou à la reconstitution d’une pièce qu’il aurait lui-même vue, puis intégrée à son propre récit ?

C’est dans cette hésitation que le spectacle trouve sa matière la plus stimulante. La vie invisible ne cherche pas à trancher. Au contraire, elle organise un jeu de mise en abyme autour de la perception, du souvenir et de la représentation. Ce que l’on voit n’est jamais totalement assuré. La mémoire devient un espace poreux, contaminé par la fiction, le récit, le théâtre lui-même.

La mise en scène accompagne cette instabilité avec une grande finesse. Rien n’est appuyé, tout repose sur le glissement, la répétition, le décalage. Les interprètes naviguent entre incarnation et distance, entre jeu et commentaire implicite.

Ce qui captive, peu à peu, c’est cette sensation de ne jamais être tout à fait au bon endroit — ni totalement dans l’histoire, ni complètement à l’extérieur. Le spectacle trouble les repères, interroge la fiabilité de ce que l’on perçoit, et engage le spectateur dans un processus actif de reconstruction.

La vie invisible est une proposition exigeante, qui demande une attention constante. Aux côtés de Chloé Olivères on retrouve Romain Cottard et Thierry Sabatier qui forment un trio d’un grand équilibre.  Mais elle offre en retour une réflexion passionnante sur la manière dont se fabriquent les récits, dont se brouillent les souvenirs, et sur ce que le théâtre peut faire à notre perception. Une œuvre qui ne cherche pas à rassurer, mais à déplacer le regard.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *