Cross, chant des collèges – Compagnie Al Fonce

La Cie Al Fonce en répétition

« Blake, 13 ans, crée son profil en ligne et bascule dans le tourbillon du cyberharcèlement. Un récit percutant sur la violence numérique et la force de se relever. »

Ainsi se présente Cross, chant des collèges, proposé par la Compagnie Al-Fonce, sur un texte de Julie Rossello-Rochet, mis en scène par Baija Lidawan.
J’ai assisté à la première représentation donnée à l’Auditorium de Seynod, un lieu qui, fidèle à son ADN, continue de défendre et de valoriser les compagnies locales.

Un spectacle que j’ai reçu à la fois comme spectateur… et comme spécialiste des pratiques numériques de la jeunesse.

Une héroïne au centre du cercle

Dès l’entrée en salle, l’image est forte : un plateau blanc, circulaire, incliné vers le public. Blake est au centre. Littéralement. Impossible de l’éviter du regard.

Cette frontalité crée un effet presque rituel. On comprend immédiatement ce que la metteuse en scène évoque dans sa note d’intention : faire de Blake une héroïne. Non pas une héroïne spectaculaire, mais une héroïne tragique, « une ado comme tant d’autres », engagée dans un combat disproportionné.

La narration avance par fragments. Les séquences s’enchaînent et s’accélèrent, traduisant le vertige annoncé. Le chœur décrit, commente, soutient. Il regarde Blake et, par ricochet, nous regarde aussi. Cette dimension chorale, presque antique, inscrit la pièce dans une veine mythologique assumée : Blake devient un David contemporain face à un Goliath diffus, systémique.

Sur scène, cela fonctionne. L’énergie collective est réelle. Les comédiens endossent plusieurs rôles à l’aide d’accessoires simples mais efficaces : un costume, un objet, et surgit un surveillant, un parent, un professeur. Cette économie scénique donne au récit sa fluidité.

Harcèlement : entre incarnation et simplification

Le spectacle aborde frontalement le harcèlement scolaire et le cyberharcèlement. Et il faut le souligner : il évite l’écueil d’une diabolisation caricaturale des réseaux sociaux. La violence déborde de l’écran. Elle se poursuit dans les couloirs, dans les mots murmurés, dans les coups.

Pourtant, l’introduction continue de m’interroger : créer un profil, basculer. Le lien de cause à effet, même implicite, peut sembler réducteur. Les mécanismes du harcèlement sont complexes, collectifs, systémiques. Ils ne naissent pas mécaniquement d’une inscription en ligne.

La note d’intention pose une question essentielle : « comment peut-on mettre fin au harcèlement ? »
Sur scène, la réponse semble d’abord passer par la sanction des harceleurs, incarnée par le positionnement de l’équipe pédagogique. L’accompagnement de la victime, les dynamiques de groupe, les logiques invisibles — notamment numériques — restent davantage en arrière-plan.

Le choix dramaturgique est clair : privilégier le combat individuel, l’incarnation sensible, plutôt que l’analyse des structures. C’est un parti pris. Il ouvre le débat, sans l’épuiser.

Une portée mythologique… et des zones de flottement

Baija Lidawan revendique une dimension onirique et mythologique. Blake, héroïne au sens premier, se bat contre des forces qui la dépassent. Le chœur devient témoin collectif. Le chant des morts résonne pour instruire les vivants.

L’intention est forte. Mais depuis la salle, certains « espaces »  interrogent. Leur fonction dramatique demeure floue. Ils créent un léger flottement dans la tension narrative. Les collégiens présents en nombre lors de cette représentation ont d’ailleurs questionné ces moments, preuve qu’ils suscitent à la fois curiosité et incompréhension. Au théâtre, il n’est pas possible d’appuyer sur pause et de rembobiner pour prendre le temps de décortiquer.

Peut-être ces passages gagneront ils en lisibilité au fil des représentations.

Une première prometteuse

Il s’agissait d’une première. Et cela se ressent dans ce qu’elle a de plus beau : l’émotion brute, la générosité, l’engagement.

Une première est un point de départ. Elle expose la matière avant son polissage. Ici, la matière est solide : une héroïne ordinaire, un chœur engagé, une volonté sincère d’ouvrir un débat nécessaire sur la violence adolescente.

En sortant de l’Auditorium de Seynod, ce qui me reste n’est pas une démonstration sur les algorithmes ou les mécaniques numériques. C’est une image : celle d’une jeune fille debout au centre d’un cercle, observée, jugée, soutenue, attaquée — et qui choisit de se battre.

Peut-être est-ce là, finalement, la force de Cross, chant des collèges : nous rappeler que derrière les écrans, derrière les concepts, il y a des corps, des regards, des silences.

Et que le théâtre, lorsqu’il s’empare de ces récits, nous oblige à nous interroger collectivement et individuellement sur notre rôle et notre responsabilité.

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