Del Cerro – Mandy Lerouge
Et si les plus grandes œuvres d’Atahualpa Yupanqui — l’une des figures majeures des musiques populaires argentines — avaient en réalité été composées par une femme ? C’est cette question, presque une intuition, qui a mené Mandy Lerouge sur les traces d’un mystère resté longtemps dans l’ombre. A l’Auditorium de Seynod, la chanteuse a livré le fruit de cette enquête dans un concert construit comme un véritable récit — et le public, suspendu à chaque mot, en est ressorti avec l’impression d’avoir assisté à une révélation autant qu’à un spectacle.
Une compositrice sous pseudonyme
En s’intéressant à l’œuvre de « Don Ata », Mandy Lerouge découvre qu’une partie des textes est co-signée par un certain « Del Cerro ». Un nom mystérieux, qui cache en réalité une femme française : Antoinette Paule Pépin-Fitzpatrick. Née en 1908 à Saint-Pierre-et-Miquelon, pianiste de formation. Elle rencontre Atahualpa Yupanqui en 1942 lors d’une tournée en Argentine. Le couple se forme, s’installe ensemble en 1946 et a cette année-là un fils, Roberto « Koya » Chavero. Antoinette met alors sa carrière de côté pour composer aux côtés de son compagnon — mais dans le climat machiste de l’époque, elle choisit de signer ses œuvres sous le nom de Pablo del Cerro. Un pseudonyme resté associé, pendant des décennies, à certaines des plus belles mélodies du répertoire argentin, sans que le grand public sache qui se cachait réellement derrière.
Curieuse de cette histoire, Mandy Lerouge est allée à la rencontre de Roberto Chavero, le fils du couple, pour recueillir ses souvenirs et les écrits laissés derrière eux. De cette recherche est né Del Cerro, un album hommage à la femme qui fut derrière les plus belles mélodies du répertoire argentin.
Un tour de chant-enquête
Sur scène, Mandy Lerouge ne se contente pas d’aligner les chansons : elle raconte. Le concert prend la forme d’un véritable récit, construit comme une enquête, où chaque chanson vient éclairer un peu plus le portrait d’Antoinette Pépin. On suit le fil de cette vie de femme effacée derrière son pseudonyme masculin, et la musique devient peu à peu le prolongement naturel de cette narration plutôt qu’une simple illustration.
Entourée de Diego Trosman à la guitare, Olivier Koundouno au violoncelle augmenté et Javier Estrella à la batterie et aux percussions, Mandy Lerouge livre une interprétation habitée. Mais c’est sa voix, avant tout, qui porte la soirée : une voix qui sait se faire discrète pour laisser respirer les silences, puis se déployer pleinement sur les mélodies de Pablo del Cerro, comme pour redonner littéralement corps et présence à celle qui avait dû s’effacer.
Plus qu’une découverte, un coup de coeur
L’ensemble de la soirée baigne dans une atmosphère intime. Point de démonstration ni d’esbroufe : le silence attentif de la salle en dit long sur la justesse du geste artistique. Comme happé par cette histoire méconnue, le public de l’Auditorium semblait suivre chaque chanson comme on tourne les pages d’un roman qu’on ne veut pas voir se terminer.
En donnant voix et visage à Antoinette Pépin, Mandy Lerouge ne se contente pas de rendre hommage à une compositrice de l’ombre : elle répare, le temps d’un concert, une injustice vieille de près d’un siècle. En ce qui me concerne, cette soirée est non seulement une découverte mais aussi un coup de coeur.