Des saisons qui s’inventent, du beau temps pour tout le monde – Cie L’Aurore Artérielle
Il y a des spectacles qu’on ne juge pas comme les autres — non par indulgence, mais parce qu’ils déplacent la question même du jugement. Des saisons qui s’inventent, du beau temps pour tout le monde, présenté à l’Auditorium de Seynod, est de ceux-là.
Le point de départ est une rencontre : celle de Frédéric Péchin, artiste plasticien et metteur en scène, avec des artistes amateurs en situation de handicap mental. Fin 2020, il croise des résidents d’un foyer de vie ; des ateliers théâtre s’organisent, des liens se nouent, une langue commune s’invente. De cette aventure naît la Compagnie l’Aurore Artérielle, et ce spectacle, librement inspiré du roman Les saisons de Maurice Pons — dont il garde surtout l’atmosphère, la poésie un peu grotesque, le mélange de tableaux joués et de séquences filmées.
Une parole sans artifice
Ce qui frappe d’abord, ici, c’est l’économie de moyens. Pas de démonstration, pas d’effet appuyé : une parole qui vient quand elle a besoin de venir, et qui de ce fait ne sonne jamais comme un procédé. On pense souvent, face au théâtre amateur ou au théâtre « inclusif », à une forme de bienveillance polie, où l’on applaudit l’intention plus que le geste. Rien de tel ici : la simplicité du jeu, la sincérité avec laquelle chaque comédien porte les mots, suffisent à faire théâtre. La famille, la tolérance, l’étranger, la solitude, la promiscuité — les thèmes sont universels, presque classiques, mais ils sont traversés par des voix singulières qui leur redonnent une actualité et une chair.
Une salle au diapason
On pourrait craindre la gravité, ou la componction. C’est tout l’inverse : la représentation vue à Seynod dégage une joie sincère, communicative, qui gagne progressivement toute la salle. Pas une joie qui masquerait la difficulté du propos, mais une joie qui en est le prolongement naturel — celle de voir des artistes prendre pleinement leur place sur un plateau, et le public le leur rendre.
En sortant, on n’a pas le sentiment d’avoir vu un « beau projet » au sens un peu condescendant du terme, mais un vrai spectacle, qui tient par sa propre force théâtrale. C’est peut-être la plus belle réussite de Frédéric Péchin et de la Compagnie l’Aurore Artérielle : avoir fait de cette rencontre, non un sujet, mais une œuvre.