La Breva – Compagnie Néphélé
L’Auditorium de Seynod n’est pas seulement une salle de diffusion : c’est aussi une pépinière, un lieu qui prend le temps d’offrir sa scène à de futurs grands noms, notamment à travers ses soirées « nouvelle génération ». Ce 26 mars, c’est dans ce cadre qu’était donnée la toute première de La Breva, pièce pour deux danseuses signée Dafne Bianchi et Anaïs Mauri — et l’émotion particulière d’une naissance planait sur la salle.
Un café pour entrer en intimité
Dès l’ouverture, le ton est donné : les deux artistes nous invitent à partager un café à l’italienne, geste simple et quotidien qui suffit à nous plonger directement dans leur univers, intime et poétique. Pas d’entrée en matière spectaculaire, mais une invitation feutrée, presque domestique, qui pose d’emblée les enjeux de la pièce — la mémoire, la filiation, la maison qu’on porte en soi où qu’on aille.
De ce moment suspendu naît une écriture chorégraphique tout en délicatesse, où le hip-hop et le krump ne s’opposent pas mais se fondent l’un dans l’autre pour raconter une histoire de femmes et de transmission. Les mouvements des deux sœurs semblent porter en eux les gestes de celles qui les ont précédées ; les mains parlent, les regards convoquent des liens invisibles, et cette « puissante délicatesse » annoncée dans la présentation du spectacle se vérifie à chaque instant sur le plateau. Le lac de Côme, la terre natale, le vent qui caresse les rives : tout cela ne reste pas de l’ordre du texte, mais infuse réellement la danse, sans jamais tomber dans l’illustration littérale.
Dafne Bianchi, une décennie de scène
Ce lac de Côme n’a d’ailleurs rien d’un simple décor évoqué : c’est là, à Bellagio, que Dafne Bianchi est née et a grandi, avant de se former à la Juste Debout School et de devenir une danseuse hip-hop marquée par la danse contemporaine. Depuis dix ans, son parcours l’a menée de la comédie musicale Les Trois Mousquetaires aux plateaux de Parris Goebel, Kungs, Hyphen Hyphen, Santa, ou plus récemment Madonna, en tant que danseuse et chorégraphe. En 2018, elle signe la chorégraphie de Fearless pour le Théâtre de minorités de Kunming, en tournée en Chine ; de 2021 à 2025, elle est interprète pour Sandrine Lescourant sur plusieurs pièces, dont Acoustique, Icône, Raw et Blossom.
Mais au-delà de la scène, c’est la transmission qui semble guider une bonne part de son parcours : ses interventions l’ont menée jusque dans des hôpitaux psychiatriques, des établissements pénitentiaires ou des Ehpad, portées par une danse que l’on devine, à voir La Breva, aussi généreuse et organique que précise et incisive. C’est dans le cadre du dispositif Initiatives d’Artistes en Danses Urbaines (IADU), qu’elle intègre en 2024 pour deux ans, que Dafne Bianchi crée cette toute première pièce personnelle, aux côtés de sa petite sœur Anaïs Mauri, alias Queen Naab.
Une émotion partagée
Pour une première, la maturité du geste impressionne — et le public de l’Auditorium ne s’y est pas trompé. La salle, visiblement émue, a réservé aux deux danseuses des applaudissements chaleureux, comme pour saluer non seulement une pièce aboutie, mais aussi la confiance qu’on leur accorde en leur offrant, ce soir-là, leurs tout premiers pas de créatrices sur une grande scène.
Voir naître un spectacle a quelque chose de particulier : on assiste, en creux, à la naissance d’un langage propre à deux artistes. À l’issue de cette Breva, difficile de ne pas espérer suivre la suite du chemin de Dafne Bianchi et Anaïs Mauri — et remercier, une fois de plus, l’Auditorium de Seynod de continuer à faire ce pari sur l’avenir.