Stuck – Mounia Nassangar
Après la douceur intime de La Breva, l’Auditorium de Seynod enchaînait avec Stuck, pièce manifeste de Mounia Nassangar — et le contraste, saisissant, disait aussi tout ce que peut porter une programmation « nouvelle génération » : la diversité des voix, des corps, des urgences à dire.
D’une gifle à un cri collectif
Figure incontournable du waacking — cette danse née dans les clubs queer afros et latinos, faite de gestes fulgurants et viscéraux —, Mounia Nassangar signe ici une pièce née d’un effondrement. Foudroyée par un burn-out qu’elle reçoit comme une gifle (whack), elle se retrouve un temps bloquée, coincée (stuck) dans son geste et sa parole. De cette épreuve, elle fait un moteur : elle fonde sa propre compagnie et compose Stuck, réunissant cinq danseuses aux parcours et aux vécus singuliers.
Sur scène, cette histoire intime devient un objet résolument collectif. Les cinq interprètes se meuvent comme un chœur en lutte, un corps commun traversé de saccades et de bras qui claquent, où l’individuel se fond dans une énergie de groupe presque incantatoire. On sent la montée en tension se construire patiemment, par vagues, jusqu’à ce que la gestuelle devienne littéralement une arme — non pas dirigée contre un adversaire visible, mais contre tout ce qui, en soi, cherche à contraindre, à faire taire, à immobiliser. Nourrie de hip-hop, de krump, de house, traversée par les pulsations du disco et de la techno, la pièce se fait tour à tour cri, exorcisme, tentative de reprise de possession de soi.
Une artiste aux mille vies
Ce parcours de résistance n’a rien d’un hasard chez Mounia Nassangar. Initiée à la danse dès l’âge de 5 ans, elle traverse d’abord de nombreux styles urbains — popping, locking, new style, house dance, dancehall, street jazz — avant de trouver sa signature dans le waacking. Sa carrière prend un tournant en 2018, avec sa participation remarquée au Fashion Freak Show de Jean-Paul Gaultier aux Folies Bergère, puis au film Climax de Gaspar Noé, récompensé à Cannes. Cofondatrice du collectif Ma Dame Paris, elle crée dès 2019 la pièce Oui, et vous ? tout en intégrant la compagnie Blacksheep, avant de mettre son expertise chorégraphique au service d’artistes comme Aya Nakamura et Kelela, ou d’apparaître dans le clip MODERN JAM de Travis Scott en 2023. Productrice événementielle engagée pour son art, elle organise également le festival Waack in Paris dans plusieurs lieux emblématiques de la capitale — danseuse, chorégraphe, DJ, mannequin, productrice : une artiste aux engagements multiples, à l’image de la pièce présentée ce soir-là.
Le recueillement après la tempête
Ce qui frappe, en sortant de Stuck, ce n’est pas seulement la puissance du geste, mais la sincérité totale du propos. Pas d’esthétisation gratuite de la souffrance : chaque mouvement semble porté par une nécessité réelle, celle de dire, de survivre, de reprendre pied. On ressort de la salle recueilli, touché par cette manière de transformer une épreuve intime en manifeste collectif contre toutes les formes d’oppression — mentales, physiques, intimes. Pour ma part j’ajouterais une mention particulière aux choix des costumes et des interprètes. j’ai été particulièrement sensible à diversité des morphologies et des styles vestimentaires présentés.
Programmée le même soir que La Breva, Stuck complétait à merveille cette soirée « nouvelle génération » : deux pièces, deux univers, deux manières radicalement différentes d’interroger ce qui nous constitue — mais une même exigence artistique, et une même conviction que la danse peut encore, aujourd’hui, dire l’essentiel.